Facebook Twitter Flickr RSS

Les neurosciences peuvent-elles contribuer à faire évoluer les pratiques pédagogiques ?

neurosciences2 

De nombreuses publications paraissant depuis quelques années sur les neurosciences, la FCPE a organisé en octobre 2018 à Paris une journée thématique adressée aux élus départementaux dont l’intitulé était : « Les neurosciences peuvent-elles contribuer à faire évoluer les pratiques pédagogiques ? ». Six intervenants ont pu s’exprimer.

 

Le 1er intervenant, Jean-Luc Berthier (1), a mis en garde contre les nombreuses publications sur le sujet. Selon lui, il n’y aurait pas de révolution avec les sciences neurocognitives, comme pour le numérique, mais il y a à apprendre au niveau des apprentissages. Jean-Luc Berthier a organisé une expérimentation sur un projet de « cogni-classe » en établissement scolaire : plusieurs enseignants d’une même équipe pédagogique choisissent des axes communs à mettre en place, parmi les grands axes que sont la mémorisation, la compréhension, l’attention, l’implication, l’évaluation et l’utilisation du numérique. Les enseignants se donnent les moyens d’observation des effets obtenus sur les élèves avec un accompagnement. Cette expérimentation, menée dans 200 classes, soit 400 professeurs et 5 000 élèves a permis une meilleure réussite des élèves et moins de sanctions, les élèves se sentant mieux suivis, surtout dans les établissements « difficiles ».

 

Jean-Luc Berthier ajoute que le cerveau ne fonctionne pas de la même manière selon qu’il reçoit ou qu’il est acteur, qu’on ne respecte souvent pas bien le fonctionnement de la mémoire (les chapitres s’enchaînent et on oublie au fur et à mesure).

Si on voulait être plus précis, il faudrait d’ailleurs parler de 5 familles de mémoire :

- perceptive : liée aux organes des sens ;

- sémantique : en quelque sorte notre bibliothèque des savoirs ;

- procédurale : automatismes, entrainements nombreux et étalés dans le temps ;

- épisodique : souvenirs ;

- mémoire de travail : permet de retenir durant un temps court et en nombre limité des informations pour traiter une tâche, gérer ses pensées, réfléchir, décider ; c’est une mémoire d’exécution.

Plus on fait de liens, moins on oublie, quand on se pose une question, on retient mieux. Enfin, il insiste sur l’importance du sommeil et l’oralisation, importante pour la mémorisation (en bloquant le larynx, on bloquerait sensiblement la mémoire).

Lire la suite

flchesBas

 

 

Un sujet qui a été d’ailleurs repris par d’autres intervenants : les « neuro-mythes », autrement dit les croyances sur le fonctionnement du cerveau non conformes aux connaissances validées par la communauté scientifique, en particulier sur le cerveau (gauche-droite, on y reviendra plus tard avec l’intervention de Catherine Vidal), l’affirmation « j’ai une bonne mémoire » alors que nous possédons des dizaines de zones de mémoire dans le cerveau.

 

Le 2e intervenant, Frédéric Guilleray (2), propose de fournir des supports de mémorisation, par exemple en faisant un tableau à partir d’un texte. Dans sa classe, 3 h par semaine, dans l’emploi du temps des élèves, sont consacrés à la mémorisation. Il a évoqué le « multi-testing » qui consiste à revenir régulièrement sur des notions essentielles (une évaluation donnée en fin d’année sur un chapitre de début d’année est beaucoup bien moins réussie que l’évaluation donnée juste après avoir fini le chapitre).

Lui aussi insiste sur la nécessité de construire des équipes, même si ce n’est pas si simple (« Osez oser »).

 

Le 3e intervenant, Albert Moukheiber (3), aborde la question : qu’est-ce que réfléchir ? On peut par exemple regarder la même chose et ne pas voir la même chose (image d’une danseuse qui tourne dans un sens ou dans l’autre suivant la manière dont on la regarde), un enseignant peut expliquer quelque chose et les élèves le percevoir autrement. Les neuroscientifiques peuvent dire : « il faut faire comme ci, il faut faire comme ça » et puis on se rend compte que ça ne marche pas, d’où la nécessité d’expérimenter.

Albert Moukheiber expose un exemple intéressant : dans un cinéma, on propose des sachets de pop-corn à 3 € et à 5 € : seuls des paquets à 3 € sont vendus ; si on propose des paquets à 3 €, à 6,50 € et à 7 €, alors seuls des paquets à 7 € sont vendus.

Les promesses permanentes de progrès rapides (sophrologie, livres spécialisés) n’amènent pas à grand-chose : c’est beaucoup plus compliqué.neurosciences3

 

Le 4e intervenant, André Tricot (4), insiste sur le manque de formation des enseignants (« 2 ans pour la formation des profs qui s’occupent de 32 élèves, 5 ans pour les dentistes qui s’occupent de 32 dents ! »). Selon lui, les neurosciences n’ont pas grand-chose à apporter pour le moment : les sciences cognitives sont plus globales que les neurosciences, qui ne s’occupent que du système nerveux central, d’analyser l’activité de chaque neurone.

Pour la lecture, il n’y a pas de zone spécifique dans le cerveau, ce sont plusieurs zones qui agissent en même temps.

Selon lui, mémoriser et comprendre sont deux processus d’apprentissage différents (expérience du jeu d’échec : on retire des pièces d’un jeu et on doit les remettre à leur place : plus les personnes sont expertes, mieux elles réussissent). La mémorisation n’améliore pas la compréhension, mais l’inverse oui.

André Tricot évoque ensuite un exemple bien connu : il s’agit de reproduire un dessin représentant une figure géométrique : en cours d’art plastique, les scores de réussite seront les mêmes pour les « bons » et les « mauvais » élèves, en mathématiques, les « bons » ont un meilleur résultat.

Selon lui, la plupart des idées pédagogiques ont plusieurs siècles, les méthodes actuelles ne sont en quelque sorte qu’une adaptation au monde d’aujourd’hui.

André Tricot milite pour une meilleure formation des enseignants.

 

La 5e intervenante, Catherine Vidal (5), revient sur les « neuro-mythes », et en particulier sur la différence entre le cerveau d’une femme et celui d’un homme. Cette différence (qui reste encore ancrée) résiderait dans un développement plus important du cerveau gauche des femmes, qui serait à l’origine de facilités par exemple dans le langage, et un développement plus important du cerveau droit chez les hommes, qui serait à l’origine par exemple d’une meilleure orientation dans l’espace. Cette croyance remonte à une expérience datant de 1968 sur quelques personnes seulement.

Les progrès dans l’imagerie médicale (IRM sur 2 000 personnes) ont prouvé qu’il n’y avait pas de différences significatives entre les sexes dans la taille du corps calleux. D’ailleurs, chacun a un cerveau différent qui évolue au cours du temps.

D’autres études ont montré que les aptitudes en raisonnement mathématique sont identiques pour les 2 sexes, ainsi qu’en ce qui concerne les jeux-vidéo : c’est une question d'entraînement.

Un test a montré aussi qu’on pouvait avoir des scores de réussite très variables suivant la manière de présenter un problème : si l’enseignant dit « les filles sont meilleures dans ce type de test », alors on obtient 28 % d’erreur chez les filles ; s’il dit le contraire alors le score d’échec monte à 42 % : dans le 1er cas, les zones de l’attention et de la mémoire sont plus sollicitées, dans le 2ème cas, il s’agit davantage des zones de l’émotion. On obtient le même résultat sur ce test avec les garçons.

Des expériences ont été menées avec des images IRM sur des élèves interrogés en calcul mental. La variabilité ne dépend pas du sexe, mais plutôt des stratégies utilisées. Se pose alors la question de cette variabilité : chaque individu naît avec sensiblement le même nombre de neurones, peu connectés entre eux et qui cessent de se multiplier ensuite. Le rôle de l’environnement et de l’apprentissage est très important dans la construction du cerveau : on parle alors de plasticité cérébrale.

Catherine Vidal évoque aussi l’épaisseur plus importante du cortex chez les mathématicien-ne-s, les jongleurs/euses, les musicien-ne-s dans les régions concernées du cerveau. Cette épaisseur peut être réversible quand la fonction n’est plus sollicitée. Elle peut aussi varier dans les deux sens à tout âge. La découverte de la plasticité cérébrale est à l’origine de beaucoup de connaissances.

L’intervenante met en garde contre les dérives possibles de l’imagerie IRM, par exemple en justice (procès avec recours à l’IRM aux États-Unis) ou en neuro-éthique (l’imagerie cérébrale a aussi ses limites).

 

Le 6e intervenant, François Taddéi (6), s’interroge sur la capacité des ordinateurs qui double tous les 18 mois : jusqu’où cela peut-il aller ?

Il estime que l’école évolue moins vite que les technologies, qu’il y a beaucoup moins de recherches dans l’éducation que dans le domaine médical. Il fait remarquer que les enseignants français sont ceux qui collaborent le moins. Ils devraient monter des groupes de recherche pour mettre leur expérience en commun.

Les pays qui ont le plus progressé dans le domaine éducatif sont ceux qui se sont appuyés sur les chercheurs (indépendamment des alternances politiques).

En conclusion de cette riche journée, on retiendra cette phrase de Philippe Watrelot (7) :

« De même que c’est l’ingénieur qui construit un pont et pas le physicien qui participe à l’élaboration des plans, ce n’est pas le neurologue qui fait le cours, c’est l’enseignant, en quelque sorte un ingénieur de l’éducation. »

 

neurosciences1

 

1 Ancien enseignant, proviseur, puis responsable des personnels de direction au ministère de l’Éducation nationale.

2 Professeur de SVT en lycée, diplômé en sciences cognitives, formateur académique sur le thème des neurosciences de l’apprentissage.

3 Docteur en neurosciences et psychologue clinicien.

4 Psychologue cognitiviste, professeur de psychologie à l’ESPE de Toulouse, coordinateur du groupe d’élaboration des projets des derniers programmes du cycle 2 de 2015.

5 Neurobiologiste, directrice de recherche honoraire à l’Institut Pasteur et membre du Comité d’éthique de l’Inserm.

6 Directeur du Centre de recherches Interdisciplinaires.

7 Grand témoin de cette journée, professeur de lycée et à l’ESPE de Paris, ancien président du CRAP-Cahiers Pédagogiques et du Cniré, membre du Conseil Scientifique de la FCPE.